C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi, toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit et faux.
Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question, car elle a son sens juste et son côté vrai; mais ils seront généralement et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément. Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent meilleur en les approchant.
Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas conscience de lui-même?
La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être moroses.... Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou sur les neiges d'antan?
Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.
Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner; mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je suis en vacances.
Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus le marché.
Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici. On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches vertigineuses; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont irréprochables.
A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel. Le porphyre n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière; mais, comme salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage. Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui grimpe résolument vers le point central de l'Estérel.
Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur, un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir à l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte!