Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède, qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce qu'elle sait a priori que cette épreuve sera la sanction de sa foi aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères pour les obstinations de la vie spécifique. Ces tyrannies de la chair ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient aberration ou tyrannie.
On nous dit que cette vérité de consentement, qui est la vraie discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion théologique ou sociale.
De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.
A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples, l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de l'autel.
Pour cela, il faut que l'homme sache Dieu et l'humanité. On croit à ce que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments, des laboratoires et la liberté absolue; mais donnez-lui aussi des ailes. Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région de l'âme pour qu'elle serve de criterium et de corollaire à toutes les autres.
18 juillet 1868.
.... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme universelle de l'homme. Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers.
Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est partout; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères, peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez très-bien lui attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire, qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience. Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de sagesse, d'amour et de justice, qui résument toute la raison d'être et toute l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons. Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré; raison de plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens, par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai métaphysicien devra s'en emparer.
Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et à la portée de tous, et même il n'y en a qu'un: passer à l'état de santé morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que celui de Dieu, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, le grand homme (comme qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.
Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de notre naissance spécifique, une parcelle de sa divinité; il nous la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement. Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira, avec ses deux âmes supérieures, à un idéal bien défini et bien évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra—de l'âme vouée au culte de l'universel—une lumière assez frappante pour ne plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a diminué l'ignorance, qui peut le nier? Il disparaîtra progressivement à mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous.