Note 15:[ (retour) ] «Inusités.»
Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.
A bon entendeur, salut.
Agréez mes salutations cordiales.
III
LA PRINCESSE
ANNA CZARTORYSKA
Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune. Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas! sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien. Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes, ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes écoles.
Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des jeunes filles sans conseil et sans appui.
Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska, femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux frais incessants d'une patriotique charité.
Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme, dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka.