Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et de dryades mythologiques;
Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes;
Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de marbre, de faïence, d'ardoise et de brique;
Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;
Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que la nôtre.
Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.
A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne, aujourd'hui propriétaire.
En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et, de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.
VII
A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18]