Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.
Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs. Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et bleuâtres comme ceux de la lune.
En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes monocordes.
Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce touchante et peut-être la véritable majesté.
IX
L'ILE DE LA RÉUNION[19]
Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un nid tranquille et délicieux.
Note 19:[ (retour) ] Par Louis Maillard.
Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle part mieux appréciable aux études spéciales.
Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis. Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions redevenues calmes.