Cette fois, toutes les tentatives échouèrent. Il dut aller expier, sous le terrible climat de Gastonville, le crime d'avoir été trop aimé.
Quelques-uns se découragèrent et y perdirent leur foi et leur espérance. Le paysan, pris de nostalgie, devient fou. Patureau supporta l'exil en homme et se prit à regarder l'Afrique en artiste. A peine arrivé, il nous écrivait des lettres charmantes, presque enjouées, comme les eût écrites un homme voyageant pour son plaisir et son instruction. La vue des premières grandes montagnes couvertes de neige, l'audition des premiers rugissements du lion dans la nuit firent battre son coeur d'une émotion inattendue et il m'écrivait simplement: «Ah! madame, que c'est beau!»
Et puis il se prit d'amour pour cette terre nouvelle si féconde en promesses. Il regardait pousser le blé derrière la charrue; il prenait cette terre dans sa main, l'examinait, l'analysait d'un oeil expert et disait:
—Il y a là la nourriture d'un monde.
Déclaré libre, en septembre 1858, sur la terre d'Afrique, il résolut de s'établir sous ce beau ciel et de chercher une ferme à faire valoir. Connaissant sa valeur et sa capacité, le ministère de l'Algérie lui accorda une concession qu'il lui fut permis de chercher à son gré dans la région qu'il avait explorée. Enfin, une permission lui fut accordée aussi de venir vendre sa maison et sa vigne de Châteauroux, et d'y chercher sa famille pour être en mesure de cultiver. Il revint donc, réalisa ses humbles ressources, emballa ses outils, persuada sa femme et ses enfants (ses vieux parents étaient morts), vint chez nous donner une façon à la vigne qu'il y avait créée, et qu'il aimait comme sa chose, nous raconta ses misères et ses joies, ses étonnements et ses espérances; puis il partit pour Gastonville, avec tout son monde, la pioche en main et le fusil sur l'épaule pour se préserver des bêtes sauvages qui trônaient encore sur son domaine. Malgré de généreux secours, il eut grand'peine à vivre au commencement. Pas assez d'argent, pas assez de bras, et, la chaude saison, la fièvre et l'ophthalmie interrompant le travail.
«C'est égal, disait-il dans ses lettres, le cachot m'a attaqué les yeux, il faudra bien que le soleil me les guérisse.»
Au bout de deux ans, il s'aperçut bien que la colonisation est impossible sans ressources suffisantes; il se vit forcé de louer sa terre aux Arabes et de chercher une ferme dont il pût retirer de quoi payer sa bâtisse, condition exigée de tous les concessionnaires. Il trouva un terrain considérable, et s'établit à la ferme de Coudiat-Ottman, dite depuis ferme de M. Vincent, et dite aujourd'hui ferme du père Patureau. C'est là qu'il a vécu dès lors, élevant ses fils et gardant sa douce philosophie pour remonter les courages autour de lui. Il y conquit tant d'estime et de sympathie, que le préfet de Constantine voulut l'adjoindre au conseil municipal de sa commune. Il publia, ainsi que son fils aîné Joseph, de très-bons travaux sur la vigne et la culture du tabac. Il fut nommé membre de la Société d'agriculture de Philippeville. Tous les colons, à quelque classe et à quelque opinion qu'ils appartinssent, se sont étonnés qu'un homme de moeurs si douces et d'un coeur si humain et si généreux eût été emprisonné et chassé de son pays comme un malfaiteur. Heureusement les uns réparèrent la faute des autres. Sur la terre lointaine et au milieu des races étrangères, le sentiment de la patrie se fait sérieux et fraternel. Les jalousies de clocher expirent au seuil du désert, on se connaît, on s'apprécie, on ne songe point à se persécuter. Patureau sentait profondément cette solidarité qui lui faisait une nouvelle patrie. Il l'avait sentie dès les premiers jours de son exil, et, quand il vint nous faire ses derniers adieux, comme nous voulions lui dire: Au revoir!
—Non, répondit-il, c'est bien adieu pour toujours. Si une amnistie est promulguée, je n'en profiterai pas. J'ai dit adieu à tout ce que j'aimais, à la maison où mes parents sont morts et où mes enfants sont nés, à la vigne que j'ai plantée et que mes amis cultivaient pour moi en mon absence. Je laisse beaucoup de gens qui m'ont aimé et que j'aimerai toujours; mais j'en laisse aussi beaucoup qui m'ont haï injustement et rendu malheureux. Là-bas, il y a la fatigue et la soif, la souffrance, la fièvre, et peut-être la mort; mais il n'y a pas d'ennemis, pas de police politique, pas de dénonciations, pas de jalousies, il suffit qu'on soit Français pour être frères. C'est un beau pays, allez, que celui où l'on n'a à se défendre que des chacals et des panthères!
On le voit, être aimé, c'était l'idéal de ce coeur aimant. Il a beaucoup souffert du climat de l'Afrique, et il y a succombé encore dans la force de l'âge; mais il y a réalisé son rêve. Il y a été chéri et respecté comme il méritait de l'être. Son nom vivra dans la mémoire de ses anciens concitoyens, et je ne serais pas surpris que, chez nos paysans, qui l'ont tant questionné et tant admiré, il ne restât comme un personnage légendaire. La persécution lui a fait une double auréole; c'est à quoi toute persécution aboutit.