Puis, vous vous attaquez à son style, à son énergie, à la grandeur de sa forme, à la brûlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de rage concentrée, de sombre vengeance, de haine démagogique. Vraiment, vous avez trop de douceur et de charité pour souffrir cela, et vous dites dans votre style, à vous, qui est bénin et apostolique au dernier point: «Aussi rusé que violent, il attire sa victime dans un cercle de métaphores, l'enlace dans un réseau de poésie, la saisit doucement et l'égorge avec fureur.» Tout doux! vous vous échauffez trop, ami de la paix! Mais il ne suffit pas d'être beau diseur, il faut encore savoir ce qu'on dit. Quelle victime M. La Mennais a-t-il donc égorgée ainsi? Je n'en avais ouï parler de ma vie. Mangerait-il des enfants à son déjeuner, comme feu Byron et feu Napoléon? Allons, vous vous trompez. Il n'a jamais coupé la langue ni les oreilles à personne; et si vous lui demandiez de tailler votre plume, elle serait mieux taillée qu'elle ne l'a jamais été. Vous en seriez satisfait, et il vous donnerait encore l'encre et le papier pour écrire contre lui aussi secrètement que vous voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, que vous voulez désigner par cette victime prise en sa phrase comme en une toile d'araignée, et puis égorgée si doucettement? Vraiment, si quelque lecteur se plaint d'avoir été traité ainsi, il faut que en soit un lecteur visionnaire, tourmenté de quelque affreux remords et assailli d'un bien sombre cauchemar. La beauté du style lui aura semblé un noeud coulant, l'indignation de l'écrivain un gril de fer rouge, et la vérité une strangulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles angines à lire une belle prédication, et je n'aurais pas conseillé à des gens si délicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, et encore moins saint Matthieu nous racontant la sainte colère du Christ. Mon avis est, puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les personnes mal contentes d'elles-mêmes (vu qu'il y a beaucoup de ces personnes-là), d'envoyer M. La Mennais en prison, les prédicateurs et les prophètes, les poëtes et les saints, depuis le divin maître, qui se permettait de chasser du temple, sans aucun procédé, d'honnêtes spéculateurs et d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait parler le diable trop crûment, enfin toute cette séquelle de diseurs de vérités dures, au feu, pêle-mêle et sans retard. Le ministère ne peut pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouvé, je me rends.
Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez Montesquieu, à ce qu'il paraît, et vous goûtez assez les Lettres persanes. On leur fera grâce, puisqu'elles vous amusent. Elles ont paru dans leur temps, d'ailleurs, et nous n'étions pas là. Il est assez probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les moeurs étaient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui elles sont si pures! il faut bien pardonner quelque chose aux réformateurs qui sont morts, surtout quand ils ont eu la précaution d'envelopper leurs allusions sous un voile épais, et de ne pas appeler un chat un chat.
Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable bonne foi avec laquelle vous avez fait parler des démons dans vos citations, sans jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur rôle et de leurs conclusions dans le poëme de M. La Mennais. Si vous eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses figures qui occupent le bas de son tableau du Jugement dernier, vous eussiez cru saisir quelque allusion à des gens de votre connaissance, vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre où les saints et les anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant l'attention du public sur cette oeuvre infernale, vous eussiez conclu, de cette représentation allégorique du crime et du vice, à l'immoralité et à la férocité du peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de critiquer, qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans un roman de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais amateur encroûté des classiques de sa jeunesse, s'élève avec indignation contre l'auteur d'Hamlet et d'Othello. «Vous voyez bien, dit-il aux jeunes gens, pour les dégoûter de cette pernicieuse lecture, que votre Shakspeare est un scélérat, un homme capable de toutes les trahisons et imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse créer de pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle force et d'une telle vraisemblance.» Ce bon seigneur aurait voulu que l'honest Yago parlât comme un saint en agissant comme un diable; et il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phèdre, osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers immoral:
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,
se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché d'inceste et d'adultère dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord. Le siècle était si corrompu! Mais on doit s'en offenser et condamner Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous des couleurs sombres et avec l'énergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour ma part, que c'est une méthode de critique à laquelle je ne comprends rien du tout.
Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté, celui de la profanation et celui du mensonge ne devaient pas être mis en scène, selon vous; parce que le mensonge, l'impiété, la férocité et le libertinage sont choses respectables, auxquelles l'art ne doit pas s'attaquer. Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables, et les flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin et intolérant. Soit! vous ne voulez entendre que les concerts des anges; les hymnes de la miséricorde, de la bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de vos oreilles pudiques, de vos âmes béates. Il paraîtrait cependant que vous avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette musique-là. Car les amschaspands (les bons Génies) parlent et chantent tout aussi souvent que les darvands et les dews dans le poëme incriminé. Il y a là toute une contre-partie, toute une antithèse, savamment soutenue et délicatement développée, ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage. Vous n'y avez pas fait la moindre attention, et vous en avez détourné l'attention du public avec une rare sincérité. C'est beau! c'est bien de votre part! Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les choses!
Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants détours pour dire l'impression que ce livre a faite sur nous, nous citerons un peu de la contre-partie qui a échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité de votre mémoire. C'est le Génie de la pureté qui parle au Génie de la terre:
«Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, ô Sapandomad, ce que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil? Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont qu'une même chose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future; le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante.
«Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils renversent et brisent les sociétés humaines, lorsqu'ils y versent leur venin pour en hâter la dissolution, ils concourent encore au dessein de la Puissance même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce n'est pas le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposait à son expansion un obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il faut qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose.
«Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes, inconciliables entre elles, et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici vécu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet informe édifice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?