Si je ne te dis pas cela en grec, ajouta Laurence en étouffant un léger bâillement, c'est que je ne sais pas le grec… Je parie que tu le sais, toi…
— Le grec! quelle folie! répondit Pauline en s'efforçant de sourire.
Que ferais-je de cela?
— Oh! moi, si j'avais, comme toi, le temps d'étudier tout, s'écria
Laurence, je voudrais tout savoir!
Il se fit quelques instants de silence. Pauline fit un douloureux retour sur elle-même; elle se demanda à quoi, en effet, servaient tous ces merveilleux ouvrages de broderie qui remplissaient ses longues heures de silence et de solitude, et qui n'occupaient ni sa pensée ni son coeur. Elle fut effrayée de tant de belles années perdues, et il lui sembla qu'elle avait fait de ses plus nobles facultés, comme de son temps le plus précieux, un usage stupide, presque impie. Elle se releva encore sur son coude, et dit à Laurence: — Pourquoi donc me comparais-tu à Phèdre? Sais-tu que c'est là un type affreux? Peux-tu poétiser le vice et le crime?… — Laurence ne répondit pas. Fatiguée de l'insomnie de la nuit précédente, calme d'ailleurs au fond de l'âme, comme on l'est, malgré tous les orages passagers, lorsqu'on a trouvé au fond de soi le vrai but et le vrai moyen de son existence, elle s'était endormie presque en parlant. Ce prompt et paisible sommeil augmenta l'angoisse et l'amertume de Pauline. Elle est heureuse, pensa-t-elle… heureuse et contente d'elle-même, sans effort, sans combats, sans incertitude… Et moi!… Ô mon Dieu! cela est injuste!
Pauline ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, Laurence s'éveilla aussi paisiblement qu'elle s'était endormie, et se montra au jour fraîche et reposée. Sa femme de chambre arriva avec une jolie robe blanche qui lui servait de peignoir pendant sa toilette. Tandis que la soubrette lissait et tressait les magnifiques cheveux noirs de Laurence, celle-ci repassait le rôle qu'elle devait jouer à Lyon, à trois jours de là. C'était à son tour d'être belle avec ses cheveux épars et l'expression tragique. De temps en temps, elle échappait brusquement aux mains de la femme de chambre, et marchait dans l'appartement en s'écriant: «Ce n'est pas cela!… je veux le dire comme je le sens!» Et elle laissait échapper des exclamations, des phrases de drame; elle cherchait des poses devant le vieux miroir de Pauline. Le sang-froid de la femme de chambre, habituée à toutes ces choses, et l'oubli complet où Laurence semblait être de tous les objets extérieurs, étonnaient au dernier point la jeune provinciale. Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'effrayer de ces airs de pythonisse; puis elle était frappée de la beauté tragique de Laurence, comme Laurence l'avait été de la sienne quelques heures auparavant. Mais elle se disait: Elle fait toutes ces choses de sang-froid, avec une impétuosité préparée, avec une douleur étudiée. Au fond, elle est fort tranquille, fort heureuse; et moi, qui devrais avoir le calme de Dieu sur le front, il se trouve que je ressemble à Phèdre!
Comme elle pensait cela, Laurence lui dit brusquement: — Je fais tout ce que je peux pour trouver ta pose d'hier soir quand tu étais là sur ton coude… je ne peux pas en venir à bout! C'était magnifique. Allons! c'est trop récent. Je trouverai cela plus tard, par inspiration! Toute inspiration est une réminiscence, n'est-ce pas, Pauline? Tu ne te coiffes pas bien, mon enfant; tresse donc tes cheveux au lieu de les lisser ainsi en bandeau. Tiens, Susette va te montrer.
Et tandis que la femme de chambre faisait une tresse, Laurence fit l'autre, et en un instant Pauline se trouva si bien coiffée et si embellie qu'elle fit un cri de surprise. — Ah! mon Dieu, quelle adresse! s'écria-t-elle; je ne me coiffais pas ainsi de peur d'y perdre trop de temps, et j'en mettais le double.
— Oh! c'est que nous autres, répondit Laurence, nous sommes forcées de nous faire belles le plus possible et le plus vite possible.
— Et à quoi cela me servirait-il, à moi? dit Pauline en laissant tomber ses coudes sur la toilette, et en se regardant au miroir d'un air sombre et désolé.
— Tiens, s'écria Laurence, te voilà encore Phèdre! Reste comme cela, j'étudie!