Il me fut expliqué alors qu'algira était originaire d'Alger, où elle est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.

Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes.

Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:

—J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses étonnantes! C'est gordius, mes amis, c'est gordius! le polyommate des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!

Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage. Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait. Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat nécessaire à leur existence.

Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que, dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ, cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité, où la chaleur était véritablement accablante.

Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions atmosphériques que celles d'aujourd'hui.

Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.

Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées, pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un autre.

C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant, ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la Flore centrale de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux possible) le moindre analogue avec le grenadier.