Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que tout autre genre ou tribu de la race humaine. Ce n'est pas un troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une modeste affirmation.
Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le cachet général.
Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je les vois venir, et même avec leurs gros sabots, comme dit le proverbe.
Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.
Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous—il y en a partout—se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les esprits réalistes—il y en a aussi chez nous—sont frappés du côté rude et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?
J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de bête parce qu'il s'obstinait dans son idée:
—On a le droit d'être bête, si on veut.
Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec réflexion ses propres doutes.
Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop enfantine et d'une inexpérience trop romanesque: