Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect.

Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.

Rien de semblable ici.

C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement, dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes, baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son choix.

Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est l'oasis du Berry.

Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous! tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur apprendre.

Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier.

Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un chaton de bague que dans un colosse d'architecture.

La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif: nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.

Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des grands voyages, que les habitants de ce lieu sont fort affables. Nous sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre. L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux.