«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre femme court après lui, le ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de son mari, et lui fait des reproches pathétiques.
«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée, jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.
«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince, imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel.
«Après que le malheur de la femme est constaté par ses plaintes, les jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une moralité. L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
«Le païen se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le fait courir, on se cache, on passe la païenne de l'un à l'autre, on essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. Ne la battez pas, ne battez jamais votre femme! est la formule qui se répète à satiété dans ces scènes.
«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.
«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique. Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation est devenue une sorte de mystère, sotie ou moralité, comme on en jouait dans toutes les fêtes[[1]].»
Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la famille.
Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit.
La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit. C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes, très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font instinctivement et sans jamais se dérouter.