Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau. Un monsieur s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un monsieur, car il suit les modes; on l'a vu au siècle dernier en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant connaître qu'à ceux qui ont le secret.
Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en lui disant toujours monsieur, très-poliment; mais nous n'avons pas trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu; et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut avoir peur de lui.
Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, la Normandie romanesque et merveilleuse, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités: ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau, ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.
Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam Mickiewicz.
La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que c'est la France. Quiconque a lu les Barza-Breiz, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. Le Tribut de Nomenoé est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'Iliade, plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de l'esprit humain. La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment, nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.
Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du berrichon dans la langue bretonne? Non.—Elles portent clairement leur brevet d'origine en tête. Le texte dit: En revenant de Nantes, etc.
Et ailleurs: Ma famille de Nantes, etc.