La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle.
Le follet, fadet ou farfadet, n'est point un animal, bien qu'il lui plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux pansés du follet. Leur crinière est nouée par lui de milliards de noeuds inextricables.
C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.
Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et par des recherches toutes spéciales.
Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, à coup sûr, des merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La musique a toujours été plus négligée que la littérature par les gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les trésors oubliés.
Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès, des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.
Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et beaucoup de naïveté.
Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses terreurs, de sa poésie.
Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans ces derniers temps (dans le Moniteur de l'Indre) une série d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires de nos localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant. Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une mention explicative du grand Bissêtre, dont nous avions beaucoup entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais fait que de ceux-là.