V

LES BORDS DE LA CREUSE

L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin, et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien. Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles nobles étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts plus ou moins meurtriers.

Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel. Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles escarmouches.

Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé. L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite garnison se rendit faute de vivres. La puissance des hobereaux s'en allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours; Louis XIV l'acheva.

Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable. On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux à souvenirs. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs pâtours. C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.

Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où nous vivons.

Mais, quand nous disons ce désert, c'est dans un sens que nous devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations. Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde; ce mot, c'est dans les temps, mot vague et mystérieux, qui couvre pour eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité dans les temps.—Dans les temps, on dit qu'il s'y est fait du mal.—Il paraît que, dans les temps, le monde se battait toujours.» N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.

On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique, une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, dans les temps, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables.