—Vous êtes blessée au visage.

—Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon; je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement. J'espère que non.

—Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès de l'œil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?

—Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.

—Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien que je lui tordisse le cou.

—Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa conquête de mon sang: j'y tiens.»

Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser contre son cœur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un cœur trop chaste pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains! laissez-les tremper dans l'eau… laissez-moi les voir… il y a vraiment beaucoup de mal!…» Et Simon, qui avait la vue courte, se baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:

«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang?

—C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre.

—C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur la bouche?