—Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre mon bras?

—Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle.

—Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire tuer sous vos drapeaux.»

Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées, Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes. Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière, tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers. L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à Fougères.

«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit. Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries, que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je vous prie d'appeler notre milan Italia, de ne pas oublier que nous en avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de l'Autriche.

—Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est une noble créature qui n'obéit qu'à vous.

—Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à son sabot, et donnez-moi une poignée de main: E viva la liberta!»

Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse impossible à décrire.

VII.

Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme, parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin d'amour et de dévouement qui les déborde.