Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient un sujet tout trouvé.

«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.

—Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.

—Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à la chasse?

—Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon qui nous a servi de chirurgien à tous deux.

—En vérité!… Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons! maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle que vous semblez être, je vous aime, vous!

—Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.» Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée de son cœur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils. Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en vigueur.

VIII.

Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia, perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers; on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: O fatum! Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le premier artifice de sa vie.

L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher, jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh! dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que je suis devenue mère de deux filles en votre absence.