—Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable de maîtriser son inquiétude.
—Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
—En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin…
—Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques, interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
—J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que vous avez écouté un peu trop votre bon cœur durant cette dernière absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur d'avoir une sœur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient, blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité, comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
—Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité, par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M. Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses, et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
—Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M. Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé sa partie.
—J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes mes forces à cette injustice?
—Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père; vous lui faites trop sentir votre supériorité… Écoutez-moi jusqu'au bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à mes raisons.