«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, je vous écoute.»
Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les chances d'un mariage entre elle et Simon.
«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que j'ai pour le mariage.»
Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais, dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour. Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme. L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le mensonge accoutumé d'une lettre imprévue et d'une affaire importante, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur, et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de l'Opéra-Italien.
XI.
Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement, il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et spleenétique.
Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un roturier.
Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné, comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: Non è vero, Fiamma?
Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.
Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver, l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré: