«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et naturelle…»

Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent de sa tête.

—Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et d'angoisse.

—Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.

—Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours debout et tremblant.

—Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.

—Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au finale le plus tôt possible.

—Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne vous occupez pas de moi. Il y en a six aujourd'hui (je vous prie de remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et de votre volonté.

—Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle et craignant d'avoir à demander pardon.

—Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma parole et de ne pas la récuser.