—Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés du bec d'Italia?…

—Oh! l'œil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour…

—Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où je ne me soutiens plus qu'avec peine…

—Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus que toi en l'écoutant.»

Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son vœu; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et l'expression d'une vague espérance.

Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle se liait par une promesse réciproque.

Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au vœu de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun espoir de ce côté-là. C'était peut-être à un mort qu'elle conservait cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue.

Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même: aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue. Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la mettaient à l'abri des hommes et des bêtes.

D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés. L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, émerveillé de la pureté de ses mœurs avec une vie si indépendante et une beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme.

Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma; Parquet secouait la tête.