—Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se croire digne d'y entrer?
—Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué. Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre demande.
—En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans l'âme de Parquet.
—En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste, et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans folie.
—Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline?
—Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline, mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon; car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est l'organe, l'interprète et le défenseur…»
Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet, la comédie de l'Avocat vénitien, par Goldoni: l'avoué en avait été si ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à titre d'improvisation.
«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire, personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part?
—Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire.
—Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa position dans le monde était encore précaire?