Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet d'éloquence, et dit avec un accent pathétique:
«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami, à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le sceptre de la parole.»
M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et reprit sur un ton de discussion sophistique:
«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé… je veux dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client… je veux dire à Me Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants procédés…
—Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant, espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard, l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi?
—Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte, il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci.
—Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M. Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse…
—Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des clients et à renvoyer des pièces.
—Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour un ami?
—Hum! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il tombe dans la nasse. Pour un ami, reprit-il, c'est beaucoup dire. Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins; mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons injurieux.