Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne s'y prêterait pas volontiers.

L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face, il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand dessein.

Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement, d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement. Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout.

—Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.

—Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme, habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant, égoïste, borné.

—C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M. Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?

—Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M.
Parquet sur Fiamma.

—A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur? Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!

—Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son cœur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance d'un homme tel que vous.

—Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je vous l'amène…