«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre le développement des paroles de Jésus à la Samaritaine: L'heure vient que vous n'adorerez plus le Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité? Oui la doctrine de l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté, d'égalité et de fraternité qui sépare Grégoire VII de Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette époque est bien grande: c'est elle qui, après avoir rempli le monde, féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques, de toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours. Condamné, détruit, cet œuvre vit et se développe dans tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher, vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette révélation du treizième siècle? Le disciple de Luther et de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour embrasser la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de Jean de Parme?
—Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans doute, il sera la clef des deux autres.»
Le troisième manuscrit était en effet l'œuvre de l'abbé Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés, copiés de sa main, et restés entre celles de Fulgence, reconnut aussitôt l'authenticité de cet écrit. Il était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
«Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile de Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds; m'obéiras-tu?
«Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
«Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de l'école de Jean, tu seras Joannite.
«Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir. Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset du dix-septième chapitre de l'unique évangile: C'est ici la vie éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus le Christ.
»Alors Jésus me dit:
«Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
«Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des hérétiques m'apparurent comme de vrais vivants.