«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
—Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer», répondis-je. Mais il n'écouta pas ma réponse, et après un instant de silence:
«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez être moine, si vous voulez habiter le cloître, il faut changer toutes vos idées; autrement vous mourrez!
—Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le miel de la grâce, pour avoir cru, pour avoir espéré, pour avoir dit: «Seigneur, aimez-moi!»
—Oui, pour cela tu mourras! répondit-il d'une voix forte en promenant autour de lui des regards farouches; puis il retomba encore dans sa rêverie, et ne fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver mal à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son aspect rude et chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis aussitôt d'une profonde indifférence, tout en lui avait un caractère d'aliénation. Tout d'un coup il renouvela sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
«—Votre nom?
«—Angel, répondis-je avec douceur.
«—Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré. Il m'a été dit: «Vers la fin de tes jours un ange te sera envoyé, et tu le reconnaîtras à la flèche qui lui traversera le cœur. Il viendra te trouver, et il te dira: Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu lui retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse tombera, ta plaie sera fermée, et tu vivras».
«—Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte, je ne l'ai rencontré nulle part.
«—C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il en posant amicalement sa main sur ma tête; c'est que tu n'as point encore rencontré la main qui doit guérir ta blessure; moi je comprends la parole de l'Esprit, et je te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois béni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en toi... Tu es mon fils bien-aimé, et c'est en toi que je mettrai toute mon affection.»