—Si elle n'en est pas dupe, elle se raisonnera et se soumettra. Elle a déjà beaucoup pris sur elle, puisqu'elle a suivi tes ordonnances et recouvré la santé. Elle respecte ses devoirs, elle craint d'affliger son mari, elle craint encore bien plus de m'offenser et de perdre les égards que j'ai maintenant pour elle et dont elle est fière.

—Mon cher ami, c'est possible, mais tu me permettras de ne m'en rapporter qu'à moi-même. J'irai voir le ménage Estagel aujourd'hui, comme par hasard; je tâcherai de causer avec la femme, et je te réponds de pénétrer ses vrais sentiments et ses intentions bienveillantes ou suspectes.

—Eh bien, vas-y, répondit la Florade en me serrant les mains. Oui, c'est d'un bon et généreux ami, et je t'en remercie. Il faut que j'aille faire mon service. Si tu restes au baou rouge jusqu'à deux heures de l'après-midi, j'irai t'y rejoindre.

—Alors, rends la bague, confie-la-moi! Je dirai à madame Estagel que cela m'a causé un peu de jalousie, et que tu me l'as remise pour ne pas l'en priver inutilement plusieurs jours.

Je ne pus obtenir ce sacrifice de la Florade. Il mit la bague dans sa bouche et dit qu'il l'avalerait plutôt que de la rendre. Son obstination m'irrita, je craignis de m'emporter, et je l'engageai à obéir à la marquise en se retirant, et en ne revenant pas que je ne fusse autorisé à le ramener. Il céda sur ce point, mais en m'arrachant la promesse de faire révoquer cet ordre d'exil, si j'acquérais la conviction des bonnes dispositions de la Zinovèse. Quant au dernier point, c'est tout ce que j'avais à faire, et à faire avant tout. J'écrivis à la marquise le résumé de l'entretien que je venais d'avoir avec la Florade. Je chargeai Gaspard de lui porter ma lettre à l'heure où elle s'éveillait ordinairement, et, tandis que le baron dormait encore, je pris le chemin du baou rouge.

Le vent s'était élevé tout à coup, et la mer déferlait sur le rivage. Quoique le ciel fût d'une limpidité admirable, le cap Sicier présentait un phénomène que j'avais déjà observé une ou deux fois dans la saison. Un grand nuage, battu du mistral dans quelque région élevée du ciel, s'était laissé tomber sur la haute falaise de la presqu'île et s'y tenait littéralement collé comme un manteau. Le vent passait au-dessus sans pouvoir l'en détacher, et, au milieu d'un paysage inondé de lumière, ce linceul blanc, immobile sur la montagne verte, avait quelque chose d'étrange et de lugubre.

Comme je passais près du fort abandonné, j'en vis sortir Marescat chargé d'une botte de plantes sauvages. Le brave homme ne préparait pas de philtres comme le charbonnier du Coudon. Il semblait faire quelque chose de pis, car je remarquai plusieurs variétés vénéneuses parmi les ombellifères dont il s'était pourvu.

—Ah! ah! répondit-il à mon observation, j'étais bien sûr; n'est-ce pas que c'est des méchantes herbes? Mais, puisque vous voilà, je n'aurai pas la peine d'aller vous trouver, car j'ai des choses à vous dire. Madame m'a fait commander hier soir qu'elle n'irait pas en promenade aujourd'hui s'il y avait mistral, et nous en tenons pour toute la journée. J'ai donc donné récréation à M. Botte, qui n'en est pas fâché, la pauvre bête, et je vas faire, ce matin, le botanicien avec vous tant que vous ne me direz pas: «Marescat, va-t'en, j'ai idée d'être tout seul.»

—Fort bien, mon brave! Mettez là vos herbes, asseyons-nous....

—Non, non, monsieur, dans le fourré. J'aime autant qu'on ne nous voie pas examiner ça.