—Vous comprenez, dit-il après un moment de silence. Mes enfants, c'est tout, à présent! je ne pourrais pas vivre sans ça. D'ailleurs, j'ai de quoi les élever, et je ne voudrais pas leur voir prendre des idées au-dessus de leur état; ce serait le plus grand malheur pour des filles.
Les petites rentrèrent et caressèrent avec adoration la marquise, qui permit à Paul de les reconduire avec Marescat jusqu'aux Sablettes. Le bon et généreux cœur de Paul se montrait là tout entier. Il embrassa si tendrement Estagel, que la force de l'homme fut vaincue par la grâce de l'enfance. Il fondit en larmes, et cet attendrissement le soulagea beaucoup.
La marquise me parla de la Florade avec le même calme et la même douceur que les jours précédents. Je remarquai avec surprise que sa figure n'était presque pas altérée, et qu'elle ne me faisait aucune espèce de question sur l'accident terrible auquel il échappait par miracle. Elle ne paraissait occupée que de moi; elle savait par Marescat et par le brigadier les soins que j'avais prodigués à la Florade après avoir couru quelques risques pour le retrouver. Elle me témoignait, pour cette chose si simple, un attendrissement extraordinaire, sans aucune expression de reconnaissance personnelle.
Au bout d'une heure, je retournai auprès de mon malade. Il était animé et demanda à être seul avec moi; mais à peine eut-il dit quelques mots, que je le sentis divaguer. Il voulait me parler de moi, de Nama, de la marquise; mais le nom de la Zinovèse se mettait malgré lui à la place des autres noms. Il avait l'esprit frappé, et je craignis un sérieux désordre du cerveau, car il n'avait pas de fièvre. Je le fis taire. Peut-être avait-il bu un peu trop de vin. Je guettai tous les symptômes, et bientôt la fièvre se déclara sans cause déterminée. Le lendemain, j'hésitais encore sur la nature du mal. Vers le soir, une fièvre cérébrale se déclara franchement, elle fut très-grave; mais la belle et jeune organisation du malade me permit un traitement énergique, et il fut promptement hors de danger; après quoi, j'augurai avec raison que la convalescence serait longue et tourmentée par un état nerveux fort pénible. L'image de la Zinovèse revenait avec la présence d'esprit, et le malade ne trouvait d'allégement que dans l'abattement de ses forces. Il ne parlait plus jamais de la marquise; je remarquai que, même dans le délire de la crise, son nom ne lui était pas revenu une seule fois.
Un soir, tout à coup il se fit en lui une lumière, et il me dit:
—Mon ami, j'ai eu la tête si troublée, que j'ai oublié beaucoup de choses. Comment se porte la marquise? Êtes-vous mariés?
—Tais-toi, lui dis-je, tu ne sais pas encore ce que tu dis; je n'ai jamais dû épouser personne.
—Je n'ai pourtant pas rêvé, ... non, non, je n'ai pas rêvé cela! Le jour..., l'affreux jour de la mort ... tu sais!... Je ne savais rien, moi. J'avais réfléchi, je reportais la bague.... Oui, c'est bien cela; mais je voulais voir Nama, je suis monté à Tamaris. C'est bien tout près d'ici, Tamaris? Où suis-je à présent?
—Tais-toi donc! Je te défends de te préoccuper de rien!
—Tu as tort. Je fais, malgré moi, pour me souvenir de tout, des efforts terribles. Tiens, vois, la sueur m'en vient au front. Nama sait bien cela, elle ne me laisse pas chercher, et je suis soulagé quand je vois clair dans ma tête. Laisse-moi donc te dire ... puisque cela me revient.... Oui, ce jour-là, j'ai vu la marquise, je lui ai parlé. Est-ce qu'elle ne te l'a pas dit?