»Alors nous recommencions. A la quatrième fois, j'ai senti qu'il me gagnait sérieusement. Imagine-toi une pareille lutte sur une corniche de rocher qui n'a pas deux pieds de large. L'instinct de la défense naturelle, l'amour de la vie m'ont ranimé, et je me suis cramponné à lui. Il avait compté là-dessus pour me pousser sans remords et sans pitié, très-insouciant de ce qui en adviendrait pour lui-même. Comment je ne l'ai pas entraîné dans ma chute, je n'en sais rien. Ou j'en avais assez, ou l'espoir de me sauver m'a donné la résolution de m'abandonner à la destinée. Je me suis retenu, par je ne sais quel miracle, à la moitié du précipice. Je n'ai pas voulu crier, je n'ai pas crié, je sentais mon adversaire penché au-dessus de moi et regardant peut-être si je saurais mourir sans lâcheté. Enfin mes mains sanglantes et fatiguées ont lâché prise, et j'ai peut-être volontairement devancé le moment fatal. J'avais un sang-froid désespéré. Je me disais que j'étais suspendu sur un abîme, mais que, si je ne tombais pas juste sur un récif, je pourrais revenir sur l'eau. C'est ce qui est arrivé; je me suis senti étourdi, puis ranimé par la fraîcheur de la mer. J'ai nagé longtemps dans d'horribles ténèbres. Le brouillard était si épais, que je me heurtais contre les écueils sans les voir. Il m'a semblé un instant que je touchais aux Freirets, ces deux pains de sucre qui sont à la pointe du cap, assez loin de la côte. Jusque-là, j'avais ma raison; mais tout d'un coup je me suis aperçu que je ne pensais plus et que je nageais machinalement au hasard. C'est le seul moment où j'aie eu peur. Deux ou trois fois le raisonnement est revenu pour un instant, pour me faire sentir l'épouvante de ma situation et ranimer mes forces. Enfin j'ai perdu toute notion de moi-même, et je ne peux expliquer comment je suis arrivé au rivage. Il faut que le vent qui soufflait de la côte ait tourné tout d'un coup; mais je ne me rendais plus compte de rien, et sans toi je ne me serais jamais relevé!
En achevant ce pénible récit, la Florade jeta des cris étouffés, se cramponna à son oreiller, croyant lutter encore contre la vague et la roche; il ne revint à lui-même qu'en sentant les bras de Nama autour de lui. Nama ne le quittait ni nuit ni jour; elle accourut à ses cris, et, le couvrant de larmes et de caresses, elle le calma mieux peut-être que le médicament administré par moi.
Nama, toujours pure, aimait toujours ce jeune homme avec fanatisme. Elle ne trouvait en lui rien à blâmer ni à reprendre. Elle le magnétisait pour ainsi dire et l'endormait par son inépuisable douceur. Il sentait, sans en avoir conscience, le souffle à la fois innocent et lascif de cette fille de la nature, éprise de lui sans le savoir.
Quand je le vis tranquille et assoupi, je courus chez le baron; mais à peine eus-je dit quelques mots, que je ne me sentis plus le courage de l'interroger.
—Voyons, me dit-il, à qui en as-tu? Que cherches-tu à savoir?
—Il me semblait qu'avant tous ces orages vous deviez, de la part de madame d'Elmeval, me confier certains secrets ... relatifs à elle et à la Florade. Voici la Florade non guéri encore, mais hors de danger. Il se croit éconduit; je dois, en qualité de médecin, vous demander si cela est sérieux et définitif, et si, en cas contraire, je ne dois pas le consoler de ce chagrin pour hâter sa guérison.
—Ah çà! répondit le baron en me regardant fixement avec ses yeux ronds si vifs et si doux en certains moments, veux-tu me dire où tu as pris cette idée biscornue que la marquise avait jamais songé à M. la Florade? Quand est-ce qu'elle t'a dit cela? Et comment se ferait-il que je ne te l'eusse pas dit dès le premier jour?
—Ah! mon ami, vous me l'avez donné à entendre.
—Jamais! Je t'ai interrogé pour savoir ce que ce pouvait être qu'un homme si hardi. Ce pouvait être un très-grand cœur ou un très-mince paltoquet, et ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est un enfant terrible. Tu crois la marquise moins pénétrante et moins sévère que moi? Pourquoi cela?
—Parce que, le jour où la Zinovèse est venue la voir, elle a pleuré, beaucoup pleuré, je vous jure! Elle voulait le fuir, et son cœur se brisait.