—L'amour?

—Oui, l'amour! C'est très-ridicule à dire, mais il faut bien que je le dise, puisque je suis ici pour confesser et demander la vérité!

»Je n'écrivis donc pas, je revins la voir. Cette troisième fois, je ne me le reproche pas, je n'étais poussé que par un sentiment de compassion pour cette malheureuse fille abandonnée de tous, n'inspirant d'intérêt à personne, livrée aux soins d'une vieille négresse à demi en enfance, et réduite à chérir le triste asile dont les passants se détournaient avec terreur et dégoût. Oui, mon cher ami, je vous jure qu'il n'y avait pas en moi autre chose. Mademoiselle Roque en robe et en bottines, parlant comme les femmes du pays, dépouillée de tout son prestige oriental et ne disant que des choses niaises ou insensées eu égard à la vie pratique, n'avait plus pour moi aucune espèce d'attrait.

»Ce qui acheva de me glacer, c'est l'engouement subit et spontanément avoué dont cette créature hybride, demi-bourgeoise et demi-sauvage, se prit pour moi. Elle s'imagina tout d'un coup que mon obligeance pour elle cachait un autre sentiment, et que j'allais l'épouser et l'emmener sur mon beau navire. Voilà où elle en était de son appréciation des choses du monde.

»Je me promettais bien de ne plus retourner chez elle; j'aurais dû ne jamais repasser devant sa maison, mais le hasard m'y ramena, et la vieille négresse, se traînant comme une panthère blessée et sortant de derrière la haie, me força de prendre un billet en caractères hiéroglyphiques. Je ne pus le lire, je le brûlai pour n'être pas tenté de me le faire traduire; mais j'appris par Aubanel que cette pauvre fille était très-malade et qu'elle ne voulait voir personne. Madame Aubanel, mue par un sentiment de charité, n'avait pu pénétrer chez elle. La femme du fermier se mourait, et, au milieu de tous ces désastres, on craignait que mademoiselle Roque n'eût hérité de la fatalité du suicide.

»Je crus qu'il serait lâche de l'abandonner; j'y courus le premier soir dont je pus disposer. La négresse me fit attendre, puis elle m'introduisit dans ce salon asiatique que vous avez vu, où l'on avait exhibé tous les objets curieux et précieux rassemblés par M. Roque au temps de son amour pour la mère de Nama. On avait fait de l'ordre et de la propreté, brûlé des parfums, débarrassé la fenêtre de son épais rideau. Vous n'avez pas remarqué sans doute que de cette fenêtre on voit la mer et les montagnes. Un store transparent, à demi baissé et éclairé par la lune, jetait sur la muraille une mosaïque pâle et d'un effet charmant. Il y avait des fleurs partout. Nama parut, vêtue à la manière des almées, dans les riches atours qui lui venaient de sa mère. Elle était superbe; elle parlait français pour la première fois. Elle se plaignait de mon abandon, elle pleurait, elle aimait avec une complète innocence et surtout avec une hardiesse de cœur qui me tourna la tête. Elle flattait par son courage et sa foi ma manière de voir et de sentir la vie, et elle agissait ainsi sans le savoir, ce qui la rendait bien puissante.

»Eh bien, mon cher ami, je fus très-fort, et je suis encore étonné d'avoir pu résister à l'emportement de ma nature. Non-seulement je lui refusai un baiser, non-seulement je m'acharnai à lui faire comprendre mon devoir et le danger de sa confiance, mais encore je la quittai brusquement sans lui dire: Je t'aime. Je l'aimais pourtant diablement dans ce moment-là.

»Le lendemain, je n'étais pas dégrisé. Croyez-moi si vous voulez, j'ai passé plusieurs nuits sans fermer l'œil. Je voyais toujours cette belle fille chaste et même froide me regarder d'un air de reproche et se jeter dans le sein de sa négresse en disant:

»—Il ne veut pas m'aimer!

»Je ne l'ai donc jamais trompée! Non, pas un instant! mais elle m'a vu ému malgré moi. Elle n'a pas compris l'espèce de combat dont je voulais triompher. Elle ne sait pas la différence qui existe entre le cœur et l'imagination. Elle n'y comprendra jamais rien. Elle croit que je l'aime, mais qu'un autre engagement me défend de le lui dire. Elle espère toujours. Elle croit que mes rares et courtes visites sont aussi un engagement que j'ai contracté avec elle. Elle me dispute à une rivale imaginaire. Elle est malade et abattue quand elle ne me voit pas; elle préfère mes duretés et ma froideur à mon absence. Je l'ai revue encore une ou deux fois. Aujourd'hui, elle m'a dit qu'elle ne se marierait jamais qu'avec moi, et qu'elle se tuerait si j'en épousais une autre. Il n'y a rien de plus stupide qu'un homme qui croit à ces menaces-là et qui les raconte: pourtant voyez la situation exceptionnelle de cette fille! Songez à la fin horrible de son père, à l'hérédité possible de certaines affections du cerveau, à l'abominable influence de la bastide Roque.... Voilà où j'en suis; dites-moi ce que vous feriez à ma place....