La forêt était très-belle. Cette salle de fête que chaque année les pieds de la foule privaient d'herbe et préservaient de broussailles était jetée sans forme déterminée sur une pente largement dessinée et sur un fond de ravin nivelé naturellement. Des pins élancés, droits comme des colonnes, couvraient d'ombre et de fraîcheur le vallon et la pente. Tout au fond, et rasant le bord de l'autre versant, coulait un petit ruisseau. Une profonde clairière traversée d'un chemin sinueux, s'ouvrait à notre droite, et devant nous un autre chemin qui coupe en longueur toute la forêt en remontant le ruisseau devait nous conduire au véritable désert.

Ce chemin plein de méandres, traversé en maint endroit par le ruisseau qui saute d'un bord à l'autre, tantôt serré entre des bancs de rochers, tantôt élargi par le caprice des piétons dans les herbes, est ridé et valonné comme la forêt; mais nulle part il n'est difficile, et il offre une des rares promenades poétiques qu'on puisse faire sans fatigue, sans ennui ou sans danger dans le pays. Le ruisselet a si peu d'eau, que, quand il lui plaît de changer de lit, il couvre le sable du chemin d'une gaze argentée qu'on verrait à peine, si son frissonnement ne la trahissait pas. Des herbes folles, des plantes aromatiques se pressent sur ses marges, comme si elles voulaient se hâter de tout boire avant l'été, qui dessèche tout. Les pins sont beaux pour des pins de Provence: protégés par la falaise qui forme autour de la forêt un amphithéâtre assez majestueux, ils ont pu grandir sans se tordre. Les terrains phylladiens de cette région sont d'une belle couleur et vous font oublier la teinte cendrée des tristes montagnes calcaires dont la Provence est écrasée. La nature des rochers et même celle des pierres et de la poussière des chemins ne m'ont jamais été indifférentes. Dans les terrains primitifs, le granit ou les roches dures feuilletées ou pailletées ont toujours je ne sais quel aspect de fraîcheur qui réjouit. Le calcaire a des formes puissantes qui imposent; mais l'uniformité de sa couleur est implacable et produit dans l'esprit une idée de fatigue et de soif.

Cette esquisse est le résumé des courtes remarques échangées entre la marquise et moi durant une demi-heure de marche sur ce beau chemin, qui rappelle un peu certains coins ombragés de la Suisse. Madame d'Elmeval n'avait jamais voyagé; elle n'avait conservé de souvenirs pittoresques que ceux de son enfance passée en Bretagne. Elle s'exagérait donc facilement la beauté de tout ce qu'elle voyait. Cette disposition de son esprit, cette joie de posséder, après de longues aspirations, le spectacle de la nature, rendaient sa compagnie vivante et charmante. Elle n'avait pas d'emphase descriptive, pas de cris d'admiration enfantine. Elle gardait bien le sérieux et la dignité d'une femme qui approche de sa maturité intellectuelle; mais elle savourait à pleins yeux et à plein sourire la vie des choses de Dieu. On la sentait heureuse, et on était heureux soi-même auprès d'elle sans avoir besoin de l'interroger.

Vers la lisière de la forêt dont nous traversions le plus court diamètre, les herbes diminuent, les arbres s'étiolent, les lentisques et les genêts épineux, amis du désert, reparaissent, et la garigue s'ouvrit tout à fait devant nous, creusée en bassin, rétrécie en rides sur ses bords et entourée des montagnes du cap Sicier et de Notre-Dame-de-la-Garde. Quand nous eûmes gagné un de ses relèvements, nous pûmes voir, en nous retournant vers le nord, toute la presqu'île en raccourci, c'est-à-dire le grand tapis vert de la forêt et des autres bois voisins, cachant par leurs belles ondulations les plans insignifiants de la région centrale, et ne se laissant dépasser que par le cône sombre de Six-Fours et les montagnes bleues d'Ollioules et du Pharon. De cet endroit-là, tout était ou tout paraissait désert; rien que des arbres et des montagnes autour de nous; auprès et au loin, pas une bastide, pas un village, rien qui trahît la possession de l'homme, puisque Six-Fours est un amas de ruines, une ville morte.

—Ne se croirait-on pas ici dans quelque île déserte? me dit la marquise.

Et, comme je cherchais à m'orienter en apercevant la mer si loin de nous, au sud-est:

—Ne dites rien, ajouta-t-elle, écoutez! Vous entendrez la mer qui parle à droite, à gauche et derrière nous. Elle bat le pied de ces montagnes dont nous suivons le versant intérieur. Voulez-vous monter au cap ou à la chapelle? En trois quarts d'heure, nous serons là-haut. C'est très-beau, le sentier n'est pas trop rapide, et nous nous reposerons avant de redescendre.

Des nuages rasaient la cime de la falaise, mais ils étaient roses et sans densité. Marescat remarqua qu'ils tendaient à se fixer à la pointe du cap et qu'ils abandonnaient la chapelle. C'est la chapelle qui devint notre point de mire et notre but.

Les schistes violacés et luisants de la montagne, recevant le soleil d'aplomb, brillaient comme des blocs d'améthyste. Un instant après, tout s'éteignit. Nous entrions dans l'ombre de la grande falaise déchirée, brisée en mille endroits, aride, sauvage et solennelle. Marescat se disputa avec moi pour porter le petit Paul, qui ne voulait être porté par personne. Madame d'Elmeval marchait d'un pas égal et soutenu.

Au pied de la chapelle, le précipice est vertigineux. On plonge à pic et parfois en encorbellement sur la mer. La paroi est très-belle: des brisures nues traversées tout à coup par des veines de végétation obstinée, des arbres nains, des astragales en touffes énormes, des arbousiers et des asphodèles qui s'accrochent avec une rage de vie à d'étroites terrasses de sable et de racines prêtes à crouler avec les assises qui les portent. C'est un spectacle désordonné, une fantaisie vraiment grandiose. Sous nos pieds, le jardin du sacristain, c'est-à-dire quelques mètres de terre cultivée en légumes avec une dent de rocher pour support et une échelle pour escalier, fit beaucoup rire le petit Paul et son ami Marescat. A notre gauche, le cap Sicier précipitait dans la mer son profil sec, dentelé en scie, d'une hardiesse extrême; à droite, la falaise boisée arrondissait peu à peu l'âpreté de ses formes et s'en allait en ressauts élégants jusqu'à la plage de Brusc et aux îles. En face, il n'y avait plus que la mer. Nous étions à la pointe sud de la France, et nous enveloppions Paul de son manteau, car le vent était glacial. Une brume irisée au bord, mais compacte à l'horizon, faisait de la Méditerranée une fiction, une sorte de rêve, où passaient des navires qui semblaient flotter dans le vide. Au bas de la falaise, on distinguait les vagues claires et brillantes, encore diamantées par le soleil. Cent mètres plus loin, elles étaient livides, puis opaques, et puis elles n'étaient plus; les derniers remous nageaient confondus avec les premières déchirures du nuage incommensurable. Une barque parut et disparut plusieurs fois à cette limite indécise, puis elle se plongea dans le voile et s'effaça comme si elle eût été submergée. Les voix fortes et enjouées des pêcheurs montèrent jusqu'à nous, comme le rire fantastique des invisibles esprits de la mer.