—Pourquoi est-ce un vilain nom?

—Parce que ceux de la Provence détestent ceux de Gênes. Il y a une pique pour la pêche. Les Provençaux voudraient garder pour eux tout le poisson des côtes. Autrefois, ils avaient le monopole; à présent, la mer est à tout le monde, et les bateaux de la côte du Piémont et des autres côtes plus près d'ici viennent prendre ce qu'ils peuvent. Ça ferait des disputes et des tueries en mer, si on osait; mais les gardes-côtes sont là pour empêcher. Il y en a qui voudraient tuer aussi les gardes pour pouvoir se venger des pêcheurs étrangers et pour voler l'eau de la mer.

—Comment! voler l'eau de la mer?

—Oui, oui, pour se faire du sel et ne pas le payer. La loi défend de prendre un seul verre d'eau dans les ports, et, sur les côtes, on n'en peut prendre qu'un seau de temps en temps; encore ça pourrait être empêché, si on voulait. Soyez tranquille! quand je vois arriver un baquet, je crie après les hommes du poste. «Est-ce que vous dormez? que je leur dis. Faites donc votre ouvrage, et gardez l'eau du gouvernement.»

La marquise s'abstint de toute réflexion, et, voulant s'instruire avant de juger, elle reprit:

—Alors c'est par dépit contre votre zèle de bonne gardienne que l'on vous traite de Zinovèse?

—Oui, et parce qu'ils appellent Génois tous ceux qui ne sont pas d'Hyères ou du côté de Marseille. Ils sont si bêtes par ici! D'ailleurs, il y a encore autre chose!

—Oui, vous étiez la reine du pays, n'est-ce pas?

—Ah! vous avez entendu parler de moi? dit la Zinovèse en se redressant avec orgueil et en perdant pour un instant sa livide pâleur. Eh bien, c'est comme ça. Vous êtes jolie, tout à fait jolie, vous pensez? J'ai été encore plus jolie que vous, et je n'aurais pas changé ma figure pour la vôtre il y a dix-huit mois; mais fa fièvre est venue, et vous voyez comme elle m'a menée! Me voilà maigre, vilaine et vieille à vingt-six ans. Croyez-vous que ça fait plaisir à mes ennemis! Oh! si je peux en réchapper.... Mais je ne pourrai pas, et je vois bien que tout est fini!

Et la Zinovèse se mit à pleurer, les mains sur ses genoux et la figure dans ses mains.