—Oh! tranquillité, je me ris de toi, s'écria-t-il. Voilà bien la plus forte attrape que les hommes aient inventée. Eh! mon cher, le cœur de l'homme est fait pour la tranquillité comme un oiseau pour la cage. Amassez donc une provision de tranquillité pour vos vieux jours! Enseignez-moi où ça se trouve, où ça se vend, et dans quelles bouteilles ça se conserve! Pendant que je m'amuserai à ficeler et à cacheter ma tranquillité dans une cave, la voûte s'effondrera sur ma tête, ou un tremblement de terre nous engloutira, ma tranquillité et moi! Nous voici bien tranquilles sur ce navire monumental et bien amarrés dans un port tranquille: où serons-nous dans cinq minutes? Peut-être aurai-je un coup de sang et serez-vous en train de vouloir retenir ma pauvre âme déjà envolée, ou bien, en descendant tout à l'heure dans le canot, peut-être ferez-vous un faux pas et irez-vous voir l'Achéron pendant que nous perdrons tous notre tranquillité pour vous retirer de la mer. Mon cher docteur, ne me parlez jamais de cette chose que je n'admets pas et dont je ne puis me faire aucune idée. La vie, c'est le mouvement, l'agitation, la dépense incessante des forces physiques, morales et intellectuelles. Aimons, souffrons, risquons et acceptons tout gaiement, ou tuons-nous tout de suite, car elle n'est pas ailleurs que dans la mort, votre dame tranquillité! C'est la chaste épouse qui nous attend dans le tombeau, et je vous réponds que nous l'y trouverons bien vierge, car nous n'aurons pas seulement aperçu sa figure durant notre vie!
—Alors lâchons la bride à tous nos instincts sauvages, et, comme le repos est un rêve, accablons de fatigues et de désespoirs à notre profit l'existence des autres âmes!
—Non pas! ne me faites pas dire des choses injustes et cruelles!
—Si vous vous en privez, vous n'êtes pas logique!
—Mais quelle est donc votre logique, à vous? Voyons.
—Elle est tout le contraire de la vôtre. La vie est un orage, soit! Nous sommes orage et convulsion nous-mêmes. Laissons-nous aller à cette loi, qui emporte tout dans l'abîme, et il n'y a plus de société, plus d'humanité, plus rien: nous finissons comme les sauvages, par l'eau de feu; si nous croyons à la civilisation, c'est-à-dire à Dieu et à l'homme, luttons contre l'orage extérieur et contre l'orage intérieur; exerçons-nous à la force, réservons le peu que nous en acquérons chaque jour pour un noble emploi. Abstenons-nous de curiosités qui ne peuvent nous donner qu'une sensation égoïste et passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion: cherchons le soleil durable et vivifiant de l'amour.
—Oh! ce soleil-là,... à quoi le reconnaîtrais-je? dit la Florade, railleur, mais un peu pensif.
—A l'utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je. Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en sera rendu par l'influence divine de l'amour; mais, quand cette dépense ne peut produire que le malheur des autres, soyez certain que vous vous ruinez en pure perte.
—Pour conclure, dit-il après un instant de rêverie où il me sembla prendre la résolution de respecter ma logique et de garder la sienne, qu'est-ce que je peux faire pour cette pauvre Zinovèse? Vous n'allez pas me dire, comme pour Nama, qu'il faut l'épouser ou la fuir. Je ne peux que la fuir ou la consoler, et, dans les deux cas, je fais mal. Je la laisse mourir ou la rends de plus en plus coupable envers un mari qui vaut probablement mieux que moi.
—Laissez-la mourir, et tant pis pour elle!