—Ne songez qu'à le fortifier, dis-je à la mère; ne le mettez pas trop dans du coton. Puisque l'air vif et salin de cette région lui convient, c'est la preuve qu'il a plus de vitalité qu'il n'en montre. Il vivra à sa manière, mais il vivra, c'est-à-dire qu'il aura souvent de petits accidents qui vous affecteront, mais il les secouera par une force nerveuse propre aux tempéraments excitables, et peut-être sera-t-il mieux trempé qu'un colosse. C'est ici le pays des corps secs, actifs, cuits et recuits par les excès de température et mus par des esprits ardents et tenaces. Votre fils se trouve donc là dans son milieu naturel. Restez-y, si vous pouvez.
—Oh! s'écria-t-elle, je peux tout ce qu'il lui faut, je ne peux que cela! Merci, docteur, vous avez dit absolument comme notre médecin de Toulon, et vous m'avez fait grand bien. Vous n'êtes pas du Midi, je le vois à votre accent; mais êtes-vous fixé près d'ici? Vous reverra-t-on?
M. Pasquali lui expliqua ma situation, et lui dit à l'oreille un mot qu'elle comprit en me tendant la main avec grâce et en me disant encore d'une voix attendrie:
—Merci, docteur! Revenez me voir quand vous reviendrez chez mon voisin.
Cela signifiait: «Je sais qu'il ne faut pas vous offrir de l'argent; alors va pour une gratitude qui ne pèsera pas à un cœur comme le mien!»
—Quelle adorable femme! dis-je à mon guide quand nous nous fûmes éloignés; mais d'où sort-elle, et comment ne fait-elle pas émeute à Toulon quand elle passe?
—C'est parce qu'elle ne passe pas; elle ne se promène que dans les endroits où personne ne va. Elle ne voit et ne connaît, ni ne veut, je crois, connaître personne. Quant à vous apprendre d'où elle est, elle m'a dit qu'elle était née en Bretagne, et que son nom de demoiselle commençait par Ker; mais j'ai oublié la fin. Elle est veuve d'un vieux mari, comme vous savez, et elle l'est depuis peu, je crois. Elle ne parle jamais de lui, d'où on peut conclure qu'elle n'a pas été bien heureuse. Elle paraît avoir une certaine aisance: elle a quatre domestiques, une bonne table, point de luxe; mais elle ne marchande rien. Je n'ai pas pu savoir la profession de son mari, ni si elle a des parents. Je n'ai pas cru devoir faire des questions indiscrètes. C'est une femme absolument libre, à ce qu'on peut croire, et ne songeant à rien au monde qu'à son enfant. Ils descendent quelquefois à ma baraque. Je les promène sur le golfe dans mon passe-partout. On me confie même le moutard pour le mener à la pêche. Enfin c'est une très-bonne personne, et son voisinage m'est agréable.
—Vous la voyez tous les jours?
—Je passe tous les jours à travers la propriété. Je n'ai pas d'autre sentier pour regagner la Seyne, à moins de faire un grand détour, et, dans ce pays-ci, où il n'y a ni murs d'enceinte, ni barrières, ni portes, on a droit de passage les uns chez les autres. Cela donne pourtant lieu à de grandes disputes quand on a des voisins fâcheux; mais, ici, ce n'est pas le cas. Toutes les fois que je passe, même bien discrètement, et le plus loin possible de la maison, la mère, l'enfant ou les domestiques courent après moi pour me faire politesse ou amitié. Mais allons voir votre héritage; c'est sur le chemin de la Seyne, à un petit quart d'heure de marche.
—Vous savez que je ne veux pas troubler cette pauvre cohéritière que je ne connais pas, et qui peut bien avoir hérité des préventions de son père contre le mien, car, je vous l'ai dit, nous étions fort brouillés.