Et, sans s'informer de son âge, de ses goûts et de son caractère, il m'offrit pour lui ses barques, ses engins, son vin d'Espagne et ses services personnels avec cette cordialité simple et brusque qui le caractérisait.
J'envoyai une lettre à la Florade pour lui dire que son parrain l'attendait encore le lendemain à sa bastide; puis je m'occupai activement de l'installation prochaine du baron. Je consacrai encore toute l'après-midi de ce lendemain à passer le contrat avec le propriétaire de sa nouvelle demeure, et je partis pour Hyères, où j'avais un ami. Je croyais devoir m'éloigner un peu du théâtre de mes agitations.
III
Hyères est une assez jolie ville, grâce à ses beaux hôtels et aux nombreuses villas qui la peuplent et l'entourent. Sa situation n'a rien de remarquable. La colline, trop petite, est trop près, la côte est trop plate et la mer trop loin. Tout l'intérêt pour moi fut d'examiner ses jardins, riches en plantes exotiques d'une belle venue. Les pittospores et les palmiers y sont des arbres véritables. L'ami que je comptais rencontrer était parti. J'errai seul aux environs durant quelques jours, et je revins convaincu que, si le climat y était moins brutal qu'aux environs de Toulon, la nature de ceux-ci, pittoresquement parlant, était infiniment plus grandiose et plus belle.
Ce qu'il y avait de plus remarquable à Hyères, c'était précisément la vue des montagnes de Toulon, les deux grands massifs calcaires du Phare et du Coude, dont les profils sont admirables de hardiesse. Vu de face, c'est-à-dire de la mer, le Pharon n'est qu'une masse grise absolument nue et aride, qui, par ses formes molles, ressemble à un gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent; mais les lignes du profil exposé à l'est sont splendides. Le Coudon est beau sur toutes ses faces. Peu pressé de rentrer à Toulon, je résolus d'aller voir le pays du haut de cette montagne, qui est en somme la plus intéressante de la contrée. Je retournai donc vers Toulon par la route qui vient de Nice, et que je quittai à la Valette. Je m'enfonçai seul, à pied, dans la gorge qui sépare le Coudon du Pharon, et je commençai à monter le Coudon par une route de charrettes qui s'arrête au hameau de Turris.
Le terrain de ces collines ne m'offrit aucun intérêt botanique. J'en profitai pour contempler le défilé des blocs de calcaire traînés vers la vallée sur cette route très-rapide par les plus forts chevaux et les plus forts mulets que j'aie jamais vus. Ces attelages descendent par convois de cinq, et je rencontrai cinq convois dont je dus me garer, car ces masses roulantes ne peuvent s'arrêter sur place. C'était, du reste, un beau spectacle que celui de ces monstrueux chars portant des quartiers de montagne. Les roues étaient bandées par des arbres fraîchement coupés, tendus en arcs et passés sous les moyeux. Le calme des chevaux énormes placés dans le brancard, l'ardeur des mulets moins dociles secouant leurs ornements rouges, les figures et les cris sauvages des conducteurs à pied, le bruit des chaînes qui servent de traits, le grincement des moyeux souvent trop larges pour les parois du chemin encaissé, le bruit, sourd des roues descendant et brisant les escaliers de rocher, tout cela présentait un ensemble de vie énergique dans le cadre d'une région âpre et morne. Le travail de l'homme était là en pleine émission de puissance. Les animaux, soignés et nourris comme méritent de l'être des bêtes d'un grand prix, étaient magnifiques, caractérisés comme les études de Géricault, mais d'un type plus noble. A un endroit aplani où l'un de ces convois faisait halte, j'interrogeai les conducteurs. J'appris que les vingt-cinq chars, attelés de cinq chevaux chacun, ne pouvaient être évalués à moins d'un total qui dépassait deux cent mille francs, sans parler du chargement.
Comme la journée s'avançait et que je ne voulais pas perdre mon temps à errer, je cherchai un guide à Turris, qui est situé sur la croupe de la montagne, à l'entrée de la forêt. Un vieux charbonnier qui s'y rendait m'offrit de me conduire: j'acceptai; mais, au bout d'un quart d'heure de marche, je vis qu'il allait au hasard; il m'avoua qu'il n'était pas du pays même et n'était pas monté là depuis vingt ans.
—Alors, lui dis-je, allez où bon vous semblera; j'en sais aussi long que vous.
Il haussa les épaules sans rien dire et disparut dans le fourré. Évidemment, il m'avait déjà égaré, car on m'avait parlé d'un sentier commode à suivre, et il n'y en avait plus trace autour de moi. La forêt n'était plus qu'un taillis de petits arbres bossus et malheureux; mais ils masquaient partout la vue, et, tout en gravissant la pente, je cherchai une clairière pour m'orienter.