Mademoiselle Roque avait-elle osé lui parler des sentiments de son prétendu frère? Rien ne trahissait un air de confidence entre elles. Mademoiselle Roque gagnait certainement chaque jour en beauté et en santé depuis qu'elle habitait Tamaris; elle maigrissait; mieux mise et plus assurée sur ses jambes, qui apprenaient à marcher, elle perdait cette nonchalance lourde qui n'était pas une grâce à mes yeux. Madame d'Elmeval s'efforçait de secouer la torpeur physique: elle lui permettait de faire de beaux ouvrages d'aiguille, Nama avait un grand goût d'ornementation; mais on lui prescrivait le mouvement, et la marquise lui confiait quelques soins domestiques qui lui plaisaient.
Un matin, la marquise ayant demandé du café, mademoiselle Roque voulut le préparer elle-même à sa manière, et j'étais là quand elle le lui présenta; la marquise, l'ayant goûté, reposa la tasse avec dégoût en lui disant:
—Ma chère enfant, ce n'est pas du café broyé que vous me donnez là. Je ne sais ce que c'est, mais c'est fort désagréable.
Je vis mademoiselle Roque se troubler un peu, et, comme elle allait remporter la tasse sans rien dire, je m'en emparai et j'en examinai le contenu: c'était une véritable infusion de cendres qu'elle avait servie à la marquise. Un souvenir rapide m'éclaira.
—C'est de la cendre de plantes aromatiques, dis-je à mademoiselle Roque; cela vient de la cime du Coudon, et c'est un vieux charbonnier qui la prépare.
Elle resta pétrifiée, et la marquise s'écria en riant que je dirais des choses fantastiques. J'insistai. Mademoiselle Roque ne lui aurait-elle pas déjà servi en infusion ou fait respirer certaines plantes vulgaires, comme la santoline, le romarin ou la lavande stæchas?
—Vous êtes donc sorcier? dit la marquise. Elle ne m'a jamais rien fait boire d'extraordinaire avant ce prodigieux café; mais elle a mis dans ma chambre toutes les herbes de la Saint-Jean, pour combattre, disait-elle, le mauvais air de la mer; ce qui m'a paru fort plaisant.
—Et ces herbes sont divisées en trois paquets liés par des cordons de laine rouge, jaune, noire.
—Eh! mais précisément, je crois! D'où savez-vous tout cela?
Comme Nama s'enfuyait terrifiée, je la suivis pour lui adresser une verte semonce. Elle risquait, avec ses drogues de sorcier de campagne, d'employer à son insu des choses nuisibles et d'empoisonner son amie. Elle eut grand'peur, pleura et jura de ne pas recommencer. Je feignis de croire qu'elle n'avait eu d'autre dessein que celui de chasser de la maison les mauvais esprits et les funestes influences; je ne voulus pas lui dire qu'après avoir demandé ces amulettes pour se faire aimer de la Florade, elle les employait maintenant pour faire aimer la Florade de la marquise. Je ne pouvais me défendre de sourire de la naïveté de cette fille, qui n'osait ou ne savait parler, et qui croyait faire merveille pour son protégé en versant ses philtres innocents à sa compagne.