Après avoir parlementé, les moines consentirent à admettre les femmes dans le préau, mais pas plus loin; et alors, avec beaucoup de grâce et d'affabilité, ils firent dételer les chevaux et conduisirent les voyageurs dans une salle bien fraîche et pittoresquement décorée, où une friande collation leur fut servie.

Là s'établit un feu roulant de questions où la naïve curiosité de ces saints oisifs embarrassa plus d'une fois la prudence du curé. Il lui fallut se prêter aux mensonges de Teverino, qui fit hardiment passer Léonce pour lord G..., le mari de Sabina, et qui assura qu'on venait en droite ligne de Sainte-Apollinaire, où M. le curé avait dit sa messe le matin avant de se mettre en route. Le prieur s'étonna que lord G... n'eût point l'accent anglais, et que la voiture fût arrivée par les plateaux de la montagne au lieu de venir par le fond de la vallée. Teverino eut réponse à tout, et, pour faire cesser ces questions, il entreprit d'en assaillir ses hôtes, et de les occuper par l'éloge de leur couvent, de leur bonne mine, et de leur opulente hospitalité. Après le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter l'église et les cloîtres intérieurs, et, de cette façon, il procura à Léonce un nouveau et paisible tête-à-tête avec Sabina, que ce dernier ne voulut pas laisser seule. «Ce sont de nouveaux mariés, dit Teverino tout bas au prieur; vous avez ici des moines qui m'ont l'air de fort beaux jeunes gens. Mylord est jaloux, même d'un regard innocent et respectueux lancé sur sa noble épouse.» Tout moine aime les petits secrets et les délicates confidences. Malgré ce que celle-ci avait de mondain, le bon père sourit, et salua d'un air malin le prétendu lord G.... en l'invitant à cueillir des fleurs pour milady.

Léonce et sa compagne, après avoir admiré la vigueur des plantes cultivées avec tant d'amour et de science dans le préau, retournèrent dans la première cour, dont les bâtiments délabrés et les grandes herbes abandonnées avaient plus de caractère et de poésie. Ce lieu était complètement désert, et ses antiques constructions, ouvertes sur le paysage, ne servaient plus que de hangars et de celliers. La mule du prieur, blanchie par l'âge, paissait d'un air mélancolique, et le roucoulement des pigeons sur les toits couverts de mousse interrompait seul, avec le murmure uniforme de la fontaine et le tintement de l'horloge qui annonçait minutieusement chaque parcelle du temps écoulé, le silence de cette demeure où le temps n'avait pas d'emploi véritable et où la vie semblait s'être arrêtée.

Sabina, assise sur un banc auprès de la fontaine de marbre noir, ressemblait à la statue de la Mélancolie. Une révolution complète s'était opérée depuis le matin dans les manières, l'attitude et l'expression de cette belle personne, et Léonce, en la contemplant, sentait que tout était changé entre elle et lui. Ce n'était plus la dédaigneuse beauté, sceptique à l'endroit de l'amour réel, fièrement exaltée à l'idée de je ne sais quel amour idéal et impossible, auquel nul mortel ne lui semblait digne d'être associé dans ses rêves. Cette force de caractère, cette tension pénible de la volonté, qui avaient tant effrayé et tant irrité Léonce, avaient fait place à une molle langueur, à une tristesse touchante, à une rêverie profonde, à un ensemble de manières tendres et douces, dont lui seul était l'objet. C'était une femme timide, tremblante et brisée, et pour la première fois elle avait pour lui un attrait que ne glaçaient plus la méfiance et la peur. Il se sentait à l'aise auprès d'elle, il pouvait parler et respirer sans craindre ces piquantes et spirituelles railleries qui, en éveillant son esprit, tenaient son coeur en garde contre elle et contre lui-même. Il n'avait plus besoin d'affecter, comme la veille, ce rôle de docteur et de pédagogue mystérieux, plaisanterie froide et forcée qui avait caché tant d'émotion et de dépit. Il était désormais pour elle un véritable protecteur, un médecin de l'âme, presque un maître; et là où l'homme sent qu'il dirige et domine, il est capable de tout pardonner, même l'infidélité qui a fait saigner son amour-propre.

Il s'assit aux pieds de sa docile pénitente, et après un long silence où il se plut peut-être à prolonger son inquiétude et sa timidité, il lui demanda si son affection, à elle, ne serait pas diminuée par cette pénible confidence qu'elle avait osé lui faire.

—Peut-être, lui dit-elle, si je voyais en vous autre chose qu'un amant qui me quitte et un ami qui m'est rendu. Mais si l'ami me guérit des blessures que je me suis faites, je verrai avec joie l'amant disparaître pour jamais. De cette façon ma fierté ne peut pas souffrir; car si l'amour est orgueilleux et susceptible, si son pardon est humiliant et inacceptable; celui de l'amitié est le plus saint et le plus doux des bienfaits. Ah! voyez, mon cher Léonce, combien ce sentiment divin est plus pur et plus précieux que l'autre! comme, au lieu d'amoindrir et de torturer, il ennoblit et purifie! Hier, je n'eusse accepté de vous ni secours ni pitié. Aujourd'hui je ne rougirais pas de vous les demander à genoux.

—Eh bien, mon amie, vous n'êtes pas encore dans le vrai; vous avez passé d'un excès à l'autre. Hier, vous méprisiez trop l'amitié; aujourd'hui, vous l'exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse notion que vous vous êtes faites si longtemps de ces deux sentiments, et vous voulez toujours les rendre exclusifs l'un de l'autre; pourtant l'union des sexes n'est vraiment idéale et parfaite que lorsqu'ils se réunissent dans deux nobles coeurs. Qu'est-ce donc qu'un amour vrai, si ce n'est une amitié exaltée? Oui, l'amour, c'est l'amitié portée jusqu'à l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle! Là où l'amitié est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien près de mourir. Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne de connaître et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne désire plus et qu'on voit sans jalousie dans les bras d'un autre. Le mot d'amitié est alors un mensonge, et Dieu me préserve de vous dire que je vous aime ainsi! Oh! laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s'est passé hier, et que je suis irrité contre vous jusqu'à être encore en ce moment plus près de la haine que de l'amitié telle que vous la définissez. Ce n'est pas déchue et méprisable que je vous trouve, c'est injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui méritais le bonheur que vous avez donné à un autre..

—Vous m'effrayez davantage de ma faute, dit Sabina tremblante. Croyez-vous donc que cette pensée ne me soit pas venue, et que je ne me reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel? C'est à Dieu que je m'en confesse.

—Et pourquoi n'est-ce pas à moi aussi, à moi surtout? s'écria Léonce en saisissant avec force ses deux mains agitées. Dieu vous a déjà pardonné; vous le savez bien; mais moi, vous ne voulez donc pas que je vous pardonne comme ami et comme amant?