—Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je sais que tu parles dans la sincérité de ton coeur, mais je peux d'autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes rencontrés dans des situations délicates et sur un terrain brûlant. J'ai pu être pendant vingt-quatre heures un modèle de chevalerie, un miroir de loyauté. Mais, quoique je ne sois pas amoureux de milady, l'épreuve a été assez périlleuse et assez difficile pour que je ne désire pas la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade; je suis certain qu'elle t'aime, j'en ai été sûr avant toi. J'en suis heureux; je m'applaudis d'avoir servi de chemin à une victoire que je désirais pour toi seul; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque autre abîme, et la pensée que je suis ton obligé, c'est-à-dire ta créature et ta propriété, me forcerait à m'abjurer et à m'effacer en toute rencontre. Je serais ou coupable d'ingratitude ou victime de ma vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer à arranger convenablement l'existence de ton pauvre vagabond. Je me dégoûterais vite de tout ce qui me serait suggéré. En mainte rencontre, je me repentirais d'avoir cédé à la persuasion; je t'ennuierais, malgré moi, des inévitables dégoûts semés sur ma carrière, et tu te fatiguerais à me ramener de mes écarts. Enfin, ne fusses-tu pour rien dans tout cela, je ne sens rien qui m'attire vers la gloire tranquille et les revenus assurés par-devant notaire. J'ai vu de bonne heure toutes les coulisses de toutes les scènes de la vie humaine; je pourrais être comédien sur ces différents théâtres; mais à la porte de tous, dans le monde comme sur les planches, il y a une armée d'exploiteurs, de critiques, de rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni ménager, ni flatter, ni payer. Dieu m'a fait l'ennemi de tout mensonge sérieux et de toute froide supercherie; je ne sais me farder que pour rire, et bientôt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j'ai besoin d'essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au faible et souffleter l'insolent. Je n'ai pas d'illusions possibles, et, avant d'avoir vécu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui ont vieilli dans le combat. Oh! vive ma sainte liberté! ne rougis pas de moi, sage et noble Léonce! Ta route est toute frayée, et tu y marcheras avec majesté; moi, je ne connais que la ligne brisée et la course à tire-d'aile, comme ma petite Madeleine.
—Et Madeleine, à propos? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et ton crime imminent. Hier, tu dormais dans sa chaumière; aujourd'hui, tu t'abrites sous la voûte du couvent; demain, tu erreras sur le pavé des villes; et cette enfant sera brisée, si elle ne l'est déjà!
—Tenez! dit le bohémien arrêtant Léonce devant une arcade, regardez ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste à l'endroit où un pont rustique joint le sentier qui descend d'ici et celui qui remonte sur la montagne en face.
—Je le vois: après?
—Voyez-vous une petite prairie, verte comme l'émeraude, qui se dessine sur le flanc de ces rochers sombres? Le sentier, qui fuit au loin, la côtoie.
—Je vois encore la prairie. Et puis?
—Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s'y perd.
—Oui, et encore?
—Et au delà des sapins, au delà du sentier, il y a un enfoncement de terrains couverts de bruyères; et puis la cime nue de la montagne.
—Et puis le ciel? dit Léonce impatienté. Quelle métaphore prépares-tu de si loin?