—D'autant plus, dit le curé, que le chemin redevient fort mauvais, que bientôt le jour va tomber, et que si M. le marquis a des distractions, nous ne sommes pas en sûreté. Donnons-lui pour compagne la négresse en échange de l'oiselière.

—Je ne réponds pas qu'il n'ait pas autant de distraction avec la noire qu'avec la blonde, reprit Léonce. Le plus sûr serait de le mettre en tête-à-tête avec vous, curé!

Cet avis prévalut, et Madeleine rentra dans la voiture, sans marquer ni humeur, ni bonté, ni regret. Sa mélancolie était complètement dissipée, le reflet du soleil couchant répandait sur ses joues animées une lueur étincelante de jeunesse et de vie.—Voyez donc comme cette petite laide est redevenue belle! dit Léonce en anglais à lady G..., le souffle embrasé de Teverino l'a transfigurée.

Sabina essaya de plaisanter sur le même ton; mais une tristesse mortelle pesait sur son regard; la jalousie s'allumait dans son coeur sous forme de dédain, et tout ce que Léonce insinuait sur les bonnes fortunes du marquis lui causait une honte douloureuse. Elle s'efforça donc de se persuader à elle-même qu'elle n'avait pas senti, comme Madeleine, le souffle embrasé de Teverino passer sur sa tête comme une nuée d'orage.

Il lui fallut bien une demi-heure pour chasser ce remords et retrouver le calme de son orgueil. Enfin, elle commençait à se sentir victorieuse, et le charme lui semblait ne pouvoir plus agir sur elle. Teverino, pour distraire le curé, qui se flattant toujours d'être en route pour son village, s'étonnait un peu de ne pas reconnaître le pays, avait entamé avec lui une grave discussion sur des matières théologiques. Il s'était frotté à toutes gens et à toutes choses dans sa vie d'aventures. Il avait vu de près quelques prélats, quelques moines instruits, et il était de ces esprits qui entendent, comprennent et se souviennent sans faire le moindre effort. Il avait dans la mémoire une certaine quantité de lambeaux de citations, de commentaires et d'objections qu'il avait entendu débattre, peut-être en passant des plats sur une table de gourmets apostoliques, ou en époussetant les stalles d'un chapitre de théologiens réguliers. Il était loin de l'instruction du bon curé, mais il pouvait paraître, à l'occasion, beaucoup plus fort en ergotage métaphysique. Le curé était à la fois émerveillé et scandalisé de ce mélange de subtilité et d'ignorance, et le bohémien, plus habile en ceci que le Médecin malgré lui de Molière, vu qu'il avait affaire à plus forte partie, réussissait à l'éblouir en éludant les questions positives et en l'accablant de demandes pédantesquement oiseuses; si bien que le bourru se demandait de bonne foi si c'était un rude hérétique armé de toutes pièces, ou un ignorant facétieux qui riait de lui dans sa barbe.

De temps en temps quelques phrases de leur dispute arrivaient aux oreilles de leurs compagnons. «Ceci est une hérésie, une hérésie condamnée! s'écriait le curé, qui ne faisait plus attention aux cahots et aux difficultés de la route.—Je le sais, monsieur l'abbé, reprenait Teverino, et il s'agit de la réfuter. Comment vous y prendrez-vous? Je gage que vous ne le savez pas?—J'invoquerais la grâce, Monsieur, rien que la grâce!—Ce ne serait que tourner la difficulté. Un savant théologien dédaigne les moyens échappatoires!—Une échappatoire, Monsieur! vous appelez cela une échappatoire!—En ce cas-là, oui, monsieur l'abbé; car vous avez pour vous le concile de Trente, et vous ne vous en doutez point!—Le concile de Trente n'a rien interprété là-dessus, Monsieur! Vous allez m'interpréter quelque décret tiré par les cheveux; c'est votre habitude, je le vois bien!»

—Notre bourru me paraît hors de lui, dit Sabina à Léonce; votre ami est-il réellement savant? Je regrette de ne pas les entendre d'un bout à l'autre.

—Le marquis sait un peu de tout, répondit Léonce.

—Seulement un peu? Je le croirais, à son assurance. Beaucoup d'Italiens sont ainsi, c'est le caractère méridional.

—Ce caractère a ses charmes et ses travers; les uns si puérils qu'on est forcé de s'en moquer, les autres si puissants qu'on est forcé de s'y soumettre.