—Les habits? dites-vous? Je ne crois pas.
—Si fait; pensez-y bien, Signora. Je suppose que je me présente de nouveau devant vous avec les habits râpés et mesquins du fils de notre hôte... supposons même que je sois ce fils, qui est, je crois, garde forestier ou employé à la gabelle...
—Où voulez-vous donc en venir? Achevez.
—Eh bien! je suppose que, conservant ma figure, mon coeur et mon esprit tels que Dieu les a faits, je vous apparaisse pour la première fois pauvrement accoutré et appartenant tout de bon à une condition très-humble...
—Votre supposition n'a pas le sens commun: on ne trouve guère dans ces races obscures le cachet de noblesse et de grâce qui vous distingue.
—Guère, c'est possible; mais enfin cela se trouve quelquefois. Il y a des dons naturels que Dieu semble avoir départis à de pauvres hères, comme pour railler les prétentions de l'aristocratie.
—Vous voilà dans les idées de Léonce; je ne les discute pas; mais ce que je puis vous répondre, c'est que de tels dons ont une rapide influence sur l'existence et la condition de celui qui les possède. Un pauvre hère, comme vous dites, lorsqu'il se sent investi providentiellement de l'intelligence et de la beauté, transforme activement le milieu fâcheux où le caprice du sort l'a jeté; il se fraie une route nouvelle; il aspire sans cesse à l'élégance de la vie, aux nobles occupations, aux jouissances de l'esprit, aux privilèges de la beauté, et il se place bientôt au rang qui semblait lui être dû.
—Il est très-vrai qu'il y aspire fortement, reprit Teverino, et très-vrai encore qu'il y arrive quelquefois; mais il est plus vrai encore de dire qu'il échoue la plupart du temps, parce que la société ne le seconde pas; parce que les préjugés le repoussent, parce qu'enfin il n'a pas contracté dans sa jeunesse l'habitude de se complaire dans la contrainte, et que son éducation première le ramène sans cesse vers l'insouciance, ennemie de la lutte et de l'esclavage.
—Eh bien! ce que vous dites là donne tort à votre premier raisonnement. Les habits ne prouvent donc rien, mais bien les habitudes, c'est-à-dire le langage et les manières.
—Habits, langage et manières, tout cela fait partie des habitudes de la vie: c'en est l'expression; et la condition de l'homme pauvre et obscur est la chose la plus significative pour le vulgaire; mais ce sont là des habitudes pour ainsi dire extérieures, et l'être moral n'en a pas moins de prix devant Dieu.