Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent bien l'élégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors d'une extrême simplicité.
Ces petites cours pavées en dalles, et parfois entourées de colonnes comme le cortile des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un puits d'un goût très pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais l'entrée des écuries et des remises. Ce sont de véritables préaux, peut-être un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y tient évidemment la place de l'impluvium.
Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendines de jonc, ils ont un aspect à la fois élégant et sévère, dont les seigneurs majorquins ne comprennent nullement la poésie; car ils ne manquent guère de s'excuser sur la vétusté de leurs demeures; et si vous en admirez le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridicule excès de courtoisie française.
Au reste, tout n'est pas également poétique dans la demeure des nobles majorquins. Il est certains détails de malpropreté dont je serais fort embarrassé de donner l'idée à mes lecteurs, à moins, comme écrivait Jacquemont en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma lettre en latin.
Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M. Grasset de Saint-Sauveur, écrivain moins sérieux que M. Laurens, mais fort véridique sur ce point, consacre à la situation des garde-manger à Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause d'une prescription de la médecine espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque, et qui est des plus étranges.[8] L'intérieur de ces palais ne répond nullement à l'extérieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.
Note 8:[ (retour) ] Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.
A Paris, où les caprices de la mode et l'abondance des produits industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se faire en un clin d'oeil une idée de son caractère, pour se dire si elle a du goût ou de l'ordre, de l'avarice ou de la négligence, un esprit méthodique ou romanesque, de l'hospitalité ou de l'ostentation.
J'ai mes systèmes là-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi qu'il arrive à bien d'autres.
J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand coeur, tout à fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, n'habitent là comme sous une lente, je m'imagine que l'hôte de cette demeure est une tête vide et un coeur froid.
Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre murailles, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.