Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos l'a décrite avec soin, et le Magasin Pittoresque l'a popularisée par un dessin fort intéressant, publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste salle soutenue par six piliers cannelés en spirale, d'une ténuité élégante.
Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs qui affluaient à Palma, la Lonja témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins, revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien hôtel des monnaies, sur le Grand-Canal.
Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hésite point à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le goût de l'empire), a été bâti, dit-on, en 1309. M. Laurens se déclare troublé dans sa conscience à l'endroit des petites fenêtres géminées, et des colonnettes énigmatiques qu'il a étudiées dans ce monument.
Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on remarque dans tant de constructions majorquines à l'intercalation d'anciens fragments dans des constructions subséquentes? De même qu'en France et en Italie le goût de la renaissance introduisit des médaillons et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque, après avoir renversé tous les ouvrages mauresques[10], en utilisèrent les riches débris et les incrustèrent de plus en plus dans leurs constructions postérieures?
Note 10:[ (retour) ]
La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre de l'année 1229, sont très-pittoresquement décrits dans la chronique de Marsigli (inédite ). En voici un fragment:
«Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de très belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur main des pièces de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armes qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, elles leur disaient en sarrasin: «—Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de quoi vivre.»
L'avidité du gain fut telle, tel fut le déportement, que les hommes de la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence, occupés qu'ils étaient à chercher les objets cachés pour se les approprier.
C'était à tel point que le lendemain, comme on n'avait pu découvrir le cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais, Lauro, lui dit:
«-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on m'annonce que j'ai à mon logis une bonne vache; là vous prendrez un repas et coucherez cette nuit.»
«Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.»
Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus sauvagement moyen âge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir composé de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable, et terminées par un ange gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.
Ce palais, qui renferme les archives, est la résidence du capitaine général, le personnage le plus éminent de l'île. Voici comment M. Grasset de Saint-Sauveur décrit l'intérieur de cette résidence:
«La première pièce est une espèce de vestibule servant de corps de garde. On passe à droite dans deux grandes salles, où à peine rencontre-t-on un siège.
La troisième est la salle d'audience; elle est décorée d'un trône en velours cramoisi enrichi de crépons en or, porté sur une estrade de trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux côtés sont deux lions en bois doré. Le dais qui couvre le trône est également de velours cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont suspendus les portraits du roi et de la reine.
C'est dans cette salle que le général reçoit, les jours d'étiquette ou de gala, les différents corps de l'administration civile, les officiers de la garnison, et les étrangers de considération.»