Note 15:[ (retour) ]

Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction, a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentrée qu'elle est dans ses îles, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence, le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par les fréquents séjours que les rois d'Aragon faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tué à Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait épousé Marie, fille d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit le Conquistador qui naquit dans cette ville et y passa les premières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent l'idiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les articles de sa grammaire populaire, et, chose à remarquer, ces articles se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques localités de l'île de Sardaigne. Indépendamment de l'article lo masculin, le, et la féminin, la, le mallorquin a les articles suivants:

MASCULIN.—Singulier: So, le; sos, les, au pluriel.

FÉMININ.—Singulier: Sa, la; sas, les, au pluriel.

MASCULIN ET FÉMININ.—Singulier: Es, els, les, au pluriel.

MASCULIN.—Singulier: En, le; na, la, au féminin singulier; nas, les, au féminin pluriel.

Nous devons déclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la conquête des Baléares par les Aragonais; c'est-à-dire que dans ces îles, comme dans les contrées italiques, deux langues régnaient simultanément: la rustique, plebea, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue académique littéraire, autica illustra, que le temps, la civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca, le castillan n'est guère employé que dans les circonstances officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous passez devant le balcon où une jeune fille, une Allote (du mauresque aila, lella) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national que vous l'entendez chanter:

Sas alloles, tots es diamenges,

Quan no tenen res mes que fer,

Van a regar es claveller,

Dihent-li: Veu! ja que no menjes!

«Les jeunes filles, tous les dimanches,

Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire

Vont arroser le pot d'oeillets,

Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!»

La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythmée à la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne manque pas de lui répondre:

Allotes, filau! filau!

Que sa camya se riu;

Y sino l'apadassau,

No v's arribar 'a s'estiu!

«Fillettes, filez! filez!

Car la chemise va s'usant (littéralement, la chemise rit).

Et si vous n'y mettez une pièce,

Elle ne pourra vous durer jusqu'à l'été.»

Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des étrangers une charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mélodieuses: «Bona nit tengua! es meu cô na basta per di ti: Adios!» «Bonne nuit! mon coeur ne suffit pas à vous dire; Adieu» il semble qu'on pourrait noter la molle cantilène comme une phrase musicale.

Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le Mercader mallorqui (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzième siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle:

Cercats d'uy may, jà siats bella e pros,

'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,

Car vengut es lo temps que m'aureis mens,

Ne m'aucirà vostre 'sguard amoros,

Ne la semblança gaya;

Car trobat n'ay

Altra quel m'play

Sol que lui playa!

Altra, sens vos, per que l'in volray be,

E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.

«Cherchez désormais, quoique vous soyez belle et noble

Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'étaient que pour vous;

Or le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous.

Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,

Ni votre feinte gaieté

Car j'ai trouvé

Une autre qui me plaît:

Si je pouvais seulement lui plaire!

Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré,

De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire»

Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux, sont naturellement musiciens et poëtes, ou, comme disaient leurs ancêtres, troubadours, troubadors, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'île de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée, entre autres les deux qui habitent Soller. C'est à ces troubadors que s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance, et d'après les renseignements qu'on leur a donnés, les troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les coblets improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même l'injure, que leur font adresser ceux qui paient le poëte-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans l'île de Mallorca.

(Note de M. Tustu)

III

Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales dévotes de Valldemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison rustique.

«Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende, ayant favorisé sa servante d'une raison précoce, on la vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien avant l'âge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la viejecita, la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées par les visites des anges et de toute la cour céleste: Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa cruche à la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et vigilante; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre dans les tentations.

«Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophétie et le don des miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Catalina les interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui se trouva vrai.

«Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du Psalmiste:—«Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.»

«Sa mort fut regardée comme une calamité publique; on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas, remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à Gênes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son tombeau.

«Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuig lui a consacré un autel et un service religieux.»

J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté, et je dis la sainteté véritable et de bon aloi, des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien, la viejecita Tomasa n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de marquer des places d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. La pagesa Catalina était obéissante, pauvre, chaste et humble: les pages valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses bienheureux.

Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville dès le temps des Arabes, est situé dans le giron de la montagne, de plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou les chausses de leurs maris, en chantant à tue-tête. Elles sont aussi dévotes que les hommes; mais leur dévotion est moins intolérante, parce, qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont sur l'autre sexe. En général, l'attachement des femmes aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte prouve sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.