—Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
—Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des femmes.
—C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez faire mourir Valentine.
—Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
—Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
—Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
—Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient crues incapables d'accorder une heure auparavant.