Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs. L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.

Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.

Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère; il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sœur; il se promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son amour.

Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère. Il l'appelait sa sœur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait à la nommer sa petite sœur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait guère qu'un an de moins qu'elle.

Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.

QUATRIÈME PARTIE.

XXX.

Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant. Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils, et que M. Lhéry (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme, sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sœur. Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie. Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.

Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement. Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cœur, il aimait mieux la lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.