—Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte de divorce; vous me conseillez un crime...

—Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je crains...

—J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance. Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cœur probe et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...

—Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...

—Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sœur, je veux au moins les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie. Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?

—Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée; mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...

Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les tourments de son âme.

—Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence. Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!) que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.

—Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle, vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment! vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!

—Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!