Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha vers sa sœur.

Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.

—Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!

—Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.

—Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, vous m'avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'œuvre de votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez maudite, vous qui l'en avez empêché!

En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit par tomber mourante aux pieds de sa sœur.

Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les terreurs de la démence.

Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la terre au ciel.

Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.

Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de Bénédict.