Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'élançant avec enfantillage sur l'épervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec des cris de joie, tandis qu'Athénaïs, craignant de salir ses doigts, ou gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à l'ombre des aunes, Bénédict, accablé de chaleur, s'assit sur un frêne équarri grossièrement et jeté d'un bord à l'autre en guise de pont. Éparses sur la fraîche pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athénaïs cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le courant, et Valentine, moins habituée à l'air, au soleil et à la marche, sommeillait à demi, cachée, à ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes gerçures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, qu'elle découvrait en entier à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont élastique.
Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une pâleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front était vaste et d'une extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards s'habituaient peu à peu aux défauts de sa figure pour n'en plus voir que les beautés; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette âme dont aucune altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, où la prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater; ils semblaient lire profondément dans ceux d'autrui, et leur immobilité était métallique quand ils avaient à se méfier d'un examen indiscret. Une femme n'en pouvait soutenir l'éclat quand elle était belle; un ennemi n'y pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'était un homme qu'on pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un visage qui pouvait s'abandonner à la distraction, sans enlaidir comme la plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune femme ne le voyait avec indifférence, et si la bouche le dénigrait parfois, l'imagination n'en perdait pas aisément l'empreinte; personne ne le rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la singularité et sans désirer la reproduire.
Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries profondes qui semblaient lui être familières. La teinte du feuillage qui l'abritait envoyait à son large front un reflet verdâtre; et ses yeux fixés sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils saisissaient parfaitement l'image de Valentine réfléchie dans l'onde immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont l'objet s'évanouissait chaque fois qu'une brise légère ridait la surface du miroir; puis l'image gracieuse se reformait peu à peu, flottait d'abord incertaine et vague, et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict ne pensait pas; il contemplait, il était heureux, et c'est dans ces moments-là qu'il était beau.
Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. de Stendhal, un bel homme est toujours gros et rouge, Bénédict était le plus disgracié des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regardé Bénédict avec attention; elle avait conservé le souvenir de l'impression qu'elle avait reçue en le voyant pour la première fois; cette impression n'était pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commençait à lui trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à l'avantage duquel était cette différence; seulement elle la constatait. Comme M. de Lansac était beau et qu'il était son fiancé, elle ne s'inquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente; elle ne pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.
Et c'est pourtant ce qui arriva; Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les cheveux en désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bénédict alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, firent tout d'un coup battre le cœur ignorant et pur de la jeune comtesse.
M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel, parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place; son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette, on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admiré, ou du moins il n'admirait plus rien désormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe, il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société; il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté l'existence des nations entre le dessert et le café. Valentine l'avait toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais aperçu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il se levait secrétaire d'ambassade, il se couchait secrétaire d'ambassade; il ne rêvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'à commettre l'inconvenance de méditer; il était impénétrable comme Bénédict, mais avec cette différence qu'il n'avait rien à cacher, qu'il ne possédait pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au dedans par le commerce du monde, incapable d'apprécier Valentine, la louant sans cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excité en elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.
Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour, qu'elle croyait aimer son fiancé; non pas, il est vrai, avec passion, mais de toute sa puissance d'aimer.
Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cœur incapable d'éprouver davantage; elle ressentait déjà l'amour à l'ombre de ces arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s'éveiller; plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur étrange monter de son cœur à son front, et l'ignorante fille ne comprit point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle était fiancée à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. C'étaient là de belles raisons; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel à ces devoirs pût naître en elle.
XIV.
Bénédict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu à peu une sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle éprouvait elle-même, le força de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine; soit qu'il se penchât sur l'escarpement de la rivière, soit qu'il se hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants, il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'épiait, qui le couvait pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire; Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux. Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il traversa une écluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts il fut à l'autre bord. Il se retourna; Valentine était pâle: Bénédict se gonfla d'orgueil.