Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.

Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait. Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour l'accuser de ses fautes.

Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.

Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine! Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un fossé, absorbé par un désespoir stupide.

Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même; mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.

Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de ne pas voir.

La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse, s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d'une mère. Il est certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.

Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un refus.

Il lui écrivit: